Denis Chetboune

Les âmes déchirées de Denis Chetboune nous donnent l’impression, parfois, de vouloir nous rejoindre…
Âmes sensibles ne pas s’abstenir, car c’est l’humain qui est ici le véritable centre, la véritable langue du sculpteur ; une langue vivante. Ici le corps ne fait pas forcément l’être, pas seulement, pas en totalité. Pas de corps en totalité, pas d’être entier, indemne ; voyageurs confrontés au temps, à l’histoire parfois dévastatrice, à sa propre histoire, à sa propre mémoire. Mais qui peut prétendre être encore en totalité ? Morcelés que nous sommes, fragmentés , oxydés, déconstruits par les accidents de la vie ou du monde, les conflits intimes ou les deuils. L’humain et son apparence, cette posture, ce corps socialisé, ce mutisme obligé des sensibilités ; ne rien montrer de soi, rien ou si peu. Des corps élevés à masquer les imperfections, les failles et les plaies, que voilà mis à jour, à nu, par Denis Chetboune.
Mais le sculpteur ne se contente pas de faire le constat de nos absences répétées, il va bien au-delà. Les corps qu’il sculpte cherchent l’équilibre sur des vagues, dévalent des escaliers comme emportés dans l’élan des rêves, des désirs ; car beaucoup de ces corps sont en mouvement, ils dansent, ils courent ou s’enlacent, ils questionnent ; car beaucoup de ces corps ont une une grâce et une énergie qui dépassent largement ce que nos yeux avaient cru voir…
Âmes déchirées qui seraient capables, en retour, en réponse, de recoudre nos propres âmes ?
Denis Chetboune ou l’éloge de l’âme blessée, mais désirante encore, malgré ce qui entame et marque durablement… Il nous montre des êtres en partie, mais intégralement présent au monde, à cette envie de se hisser, de résister, de revenir à eux. Et même si l’artiste nous donne l’impression de radiographier les corps et de mettre au grand jour, les déchirements invisibles, il le fait avec clairvoyance et humanité, avec compassion. Denis Chetboune regarde les hommes comme ils sont, comme observés du fond de leur vécu et non depuis leur surface. Comme si ces sculptures nous désignaient une part de nous même à reconquérir, cette part manquante, ce chantier d’un vide originel à combler. Sur cette illusoire et fausse idée d’une complétude humaine, l’artiste s’interroge sans cesse…
Pas d’anecdotes dans son travail, les sculptures de Denis Chetboune sont des fulgurances, des poèmes de bronze, pièces uniques, qui se ressentent avant de prétendre à l’analyse. Elles s’imposent au regard comme dans les véritables rencontres ; à la lisière des émotions elles font écho en nous, à notre propre regard, à notre propre sensibilité. Des corps qui parlent d’abord au corps. Et c’est là, leur belle façon de nouer le dialogue avec nous.
Comme le marcheur au milieu du paysage dont chaque pas serait un pas en lui-même : un sentiment de beauté profonde vient prendre corps à l’endroit de l’absence figurée par Denis Chetboune. Comme si depuis toujours l’être avait à refaire ce travail, ce parcours, avec patience, avec humilité, avec humanité : aurions-nous un autre choix ? Que celui de nous reconstruire, sans cesse, tout en faisant corps avec d’autres : danseurs, couples enlacés ou marcheurs qui traversent le temps, compagnons de route, patinés d’humanité, débarrassés de tous les faux semblants et qui témoignent, au fond, malgré tout, et malgré les manques, d’une formidable rage d’exister…

Jacques Dor