DENIS CHETBOUNE

 » J’entends souvent dire que mes pièces déchirées sont dures, tourmentées, dramatiques. Moi je les sais tendres et cruelles à la fois, mais terriblement humaines, Car ce n’est pas tant la déchirure qui compte, que ce qu’elle induit, ce qu’elle donne à voir: Le vide, le manque, l’absence. La déchirure n’est qu’un prétexte pour voir autrement. Pour voir la part manquante, ce qui est invisible, ce qui se cache derrière l’apparente évidence des choses. Car c’est dans cette absence, que réside tout le mystère et l’intérêt de la création. Et de nos vies. C’est ce qui nous fait jour après jour avancer, souvent à tâtons pour donner du sens, combler ce vide et nous (re)construire. Au fond, nous connaissons tous ce vertige. Est-ce le souvenir de la chaleur du ventre maternel, l’absence de réponses, ce profond sentiment de solitude, cette incessante quête de l’autre? Mes sculptures sont mes mots pour être en lien avec le monde. Elles sont le fruit de l’ amour, du partage et de la vie. Tout comme un enfant expulsé du ventre de sa mère ne trouvera sa place que dans le regard, l’écoute, la parole de l’autre , mes sculptures sont mes enfants et n’ont pas d’existence propre . Elles n’existent que parce qu’on les regarde.  »

Denis Chetboune

Les sculptures de Denis Chetboune, toutes des pièces uniques, représentent des personnages seuls, en couple  ou en groupe, pris dans le mouvement de leur vie, qui semblent concernés par leur existence autant que par l’humanité tout entière. Et ça se voit !

Ils attendent, ils marchent, s’enlacent, s’envolent, courent, prient, méditent, cherchent l’équilibre, se regardent et nous questionnent. Parfois des ailes viennent raconter un au-delà. S’agit-il d’acrobates ailés, d’anges descendant au secours des humains? D’un au-delà de soi ?

C’est le mouvement, la grâce dans le geste, l’ampathie et l’humanité des personnages qui nous font entrer dans l’univers de Denis Chetboune, mais tous ces êtres, tout ce monde sans exception est déchiré. Des lambeaux de bronze s’ouvrent sur une jambe qui court ou un bras qui danse. L’œuvre est saisissante dans cet antagonisme du mouvement et de l’accident.
« La déchirure n’est qu’un prétexte, dira l’artiste, pour voir la part manquante… Ces membres déchirés, ces corps mutilés ne sont que l’expression de nos vies, de nos frayeurs d’enfant … du ventre de la mère au ventre de la terre. Notre condition humaine.»

On recule, on se rapproche. Une lecture s’impose à nos intellects déroutés convoqués par cette ambivalence, en même temps qu’à nos cœurs battants qui nous disent que nous sommes là, spectateurs de nous-même pris dans une danse intime, soudain philosophes, esthètes éclairés.

Ces sculptures sont comme un scanner de nos émotions : elles montrent les blessures qui nous racontent et qui sont invisibles à l’œil de l’autre, qui sont oubliées de nous-même. Elles  sont là, surgies de la main, il faudrait dire  de l’âme-main de ce sculpteur intrusif qui, fouillant en lui, nous révèle et nous dépouille. Littérallement.

Ce temps d’observation, d’émotion, tricote dans l’immédiat avec quelques fils : la vie, la mort, la joie… ou encore l’insouciance, la force de vie, le futur… ou encore, la puissance et le rêve, l’inconscient et la voie ici-bas… Mais l’aiguille qui tricote ou crochète innocule, comme un dard, un doux poison d’intelligence. Le poète qui sommeille en chacun de nous s’agite : les fantômes d’Arthur Rimbaud et d’Antonin Artaud entament une valse qui convertit le poids du bronze en autant de corps alégés, troués de pensées et de sentiments.

Ce sont autant de fulgurances, de chants, d’invitations à regarder avec le cœur le réel de nos corps libérés et vivants. Il appartient à chacun de jouir devant cet oxymore déconcertant : dépouilles vivantes, et d’apprivoiser à son rythme, la vie, la mort et l’éternité.
En play back chantent Eros et Thanatos, mais il est sûr que l’art, la beauté et la pulsion de vie l’emportent sur tout le reste.

Déborah Chock

galerie_deborah_chock_chetboune_humanite_detail_2

Denis Chetboune