Le Carnaval des Mots II

galerie deborah chock carnal des mots

Cette exposition est le prolongement d’un premier Carnaval des mots réalisé en noir et blanc entre 1993 et 1995, voilà plus de vingt ans.
La palette de ce second Carnaval, quoique élargie, reste minimale : du noir, de l’or, du bleu. Mon âme coloriste veut se concentrer sur les mots, et cherche dans la langue française encore des jeux de sens, avec l’espoir de quelques fulgurances…
Les mots et le corps sont liés.
Mes toiles sont une métaphore de l’Être : peinture et écriture ne font qu’un, de même que corps et langage ne font qu’un : l’Être.
C’est là que je fouille. Dans cet humain complexe, ce mystère doué de parole.
Et si peindre c’est donner de l’émotion, j’ai choisi, car elle s’est imposée à moi, cette façon directe de parler à l’inconscient, de raconter dans un mot un pan de vie.
C’est donc l’Être qui m’inspire. Et ce qui me passionne, c’est l’aspect caché des choses.

Ce Carnaval des mots est une invitation pour une promenade joyeuse dans l’univers de chacun, dans la singularité des humains que nous sommes, là où l’on trouve des trésors enfouis, des perles précieuses, des perles de langage, une poésie qui nous révèle.

On aura deviné, bien sûr, mon intérêt pour la psychanalyse. Elle est, à mes yeux, soeur de poésie: une lecture de l’Être.
J’aime lancer des hameçons, souffler des bulles de savon, allonger des ponts, faire sourire, offrir un résumé dans la fulgurance de ce j’aime nommer « un jeu de sens » et non « jeu de mots » et laisser l’âme et le regard vagabonder et se poser.
La Psychanalyse est joyeuse !

Déborah Chock

Peinture au fil de l’écrit, mots peints de vive voix de couleurs vives ou intenses ; pinceaux doués de parole ; telles sont les premières tentations de mots qui viennent en y plongeant
le regard. Déborah Chock ou de « peintes écritures »
« Crire » sur la toile, comme il est écrit à même la matière, la lumière, le ressenti… Comme s’être affranchi du blanc embarrassant, harassant de la page, de la toile vierge. Peindre comme on écrit à même le matériau, écrire à même la couleur, écrire la couleur et l ‘élan, y tisser les sentiments d’une poésie vivante, comme entre corps et esprit, dans le même espace temps de la toile…
Il n’y a pas chez Déborah Chock et l’écriture et la peinture, il y a ce même geste de la pensée simultanée, un même univers confondu dans la pâte comme en une terre fertile ; peindre/écrire comme deux profondeurs, reliefs qu’ils se donnent l’un à l’autre, s’éclairant en retour. On ne peut pas regarder cette œuvre picturale sans y lire, on ne peut pas y lire sans être transporté de matières et de couleurs en fusion, en état de grâce, c’est-à-dire de conscience, de poèmes. Tracé, énergie intime de la main qui signe de mots « réinventés » la singularité de cet accord, de cette œuvre sensible.
C’est bien d’une signature dont il s’agit. Comme authentifier une démarche à même sa représentation : mots portes ouvertes, mots déclencheurs, mots incitateurs, mots collisions, mots révélateurs… Car sur ces toiles les mots agissent portés par l’embrasement peint qui les révèle, leur donne une place à part, une place unique. On peut s’y retrouver ; fragments de sens, messages-bouteille à la mer : « ce mot-là s’adresse à moi , je peux m’y reconnaitre » ou bien «  je sais à qui ce mot-là s’adresse, je peux en faire don ». La couleur, la composition, la théâtralité de la représentation où figure parfois la silhouette d’un porteur de sens, d’un passeur à figure humaine, il s’y dessine à peine esquissé ou disons pas davantage qu’une écriture manuscrite. Chez Déborah, les figures sont aussi des calligraphies, j’écris l’homme quand je le représente, pourrait-elle affirmer, peu de différence au fond ; comme si en un même geste, un même trait les rendait visiblement UN. La voilà la belle alchimie de ce que l’on pourrait appeler, ici, l’alliance du spirituel et « du jardin »… La dimension d’une réflexion sur l’autre et l’univers qui l’entoure, la volonté de cultiver dans la matière, avec la main dans la terre même des couleurs et des possibles, en un combat singulier, -alliage de doute, d’intuition, de patience, d’éclats et de sensualité véritable- de la même façon qu’on travaillerait avec passion, pour soi, un lopin de terre tout aussi réel. Une belle nécessité de ce travail qui ressemble à celui d’une femme d’esprit reliée à la terre, en prise avec elle ; une artiste qui respire la peinture, une autre nature, fait corps avec elle, aimant se confronter à la magie du faire, c’est-à-dire du penser à mains nues, seule dans son atelier, laboratoire de toutes les solitudes productives.

Tableaux matière à être et matière à penser, les “peintures d’écrits, les pensées peintes” de Déborah Chock, ont un pied dans la vraie vie des choses et des êtres, et l’autre dans un imaginaire à la mémoire féconde, aux rêves encore intacts ; c’est ce qui rend ce désir de peinture tatouée à même la toile, immédiatement parlant, attractif, intense, émouvant.

Dans le regard et là où il conduit…

Jacques Dor

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Question / Réponse

J. Dor – Quand on connait le travail de la coloriste, il y a comme un grand écart, entre cette série autour du Carnaval des mots et l’œuvre sur toile qui fait la part belle à la couleur. Pourquoi ce passage de l’un à l’autre et pourquoi ce choix d’une aussi grande économie de moyens ?

D. Chock – Je ne suis pas passée de l’un à l’autre. Mes « noir et blanc » sont comme un carnet de croquis. Tous les peintres en ont un dans leur poche tandis que les toiles, les couleurs et autres matériaux restent à l’atelier. C’est un peu mon travail préparatoire autour des mots et de la langue.
Je vis personnellement cette économie de moyens comme un bonheur, car elle permet d’aller à l’essentiel avec un seul tube de noir, un seul flacon d’encre ou un petit crayon partout où l’on se promène, que ce soit dans la tête ou à l’Etranger.
Le premier Carnaval des mots a été édité en 2001, et depuis, mes études de mots s’entassaient…
J’ai été tentée de rajouter un peu d’or et de bleu; ce sont les démangeaisons de la coloriste.

J. Dor – En lisant ces petites invitations à penser qui forment l’essentiel du Carnaval, on est confronté à des jeux de sens, à des associations d’idées poétiques, mais très vite on se dit qu’au-delà du côté ludique, c’est bien autre chose qui est en jeu au cœur de cette fusion écrit-peinture ?

D. Chock – C’est une promenade. Le Carnaval des mots est une invitation, une proposition de rencontre avec d’autres promeneurs. Il est aussi comme une photographie du corps social dans sa grande diversité. Ces petits « résumés de vie » me sont inspirés par les humains que je croise, y compris moi-même.
Les jeux de sens, ou petites fulgurances, entretiennent avec l’image un rapport dialectique très vivifiant pour l’esprit : on passe du dedans au dehors le l’image, en créant comme des ensembles mathématiques que viennent peupler nos êtres ou nos pensées… c’est ludique et intellectuellement jouissif.
Et parfois ces fulgurances nous racontent. Elles sont ancrées dans le corps de l’œuvre, c’est-à-dire dans l’image, la couleur, la matière comme les mots sont ancrés dans nos corps. L’Être est cette chose réunie faite de corps et de langage, et c’est ainsi que cette combinaison peinture/jeu de sens est une interpellation mnésique : ça me rappelle quelque chose… et cathartique: c’est un miroir!
Ce qui est en jeu dans cette fusion écrit/peinture, c’est l’Être.

J. Dor – Comment ces formes émergent-elles ? l’inspiration est-elle d’abord le verbe ou d’abord l’image ?

D. Chock – C’est une question récurrente. Image et verbe sont consubstantiels. Peut-on imaginer diviser n’importe qui en sa part de chair et sa part de langage ?
Je ne me pose aucune question lorsque je peins . Ce sont des personnages parlants qui s’agitent lorsque je travaille et agitent mon esprit.
Les formes émergent donc de ce que m’inspire l’humain, dont j’aime observer les mouvements du corps et de l’esprit, qu’ils soient conscients ou inconscients.

J. Dor – Comparer au travail d’autres artistes, quelle est la place ici, la dimension, de l’écrit ? En quoi est-elle singulière autrement ?

D. Chock – Des peintres ont utilisé l’écriture comme signe graphique, et celui-ci est parfois volontairement illisible, ce n’est pas mon cas. D’autres ont titré leurs toiles, d’autres ont incorporé du texte venu d’ailleurs, d’autres encore sont tagueurs, grapheurs, d’autres sont caligraphes, d’autres encore ont exploré seulement l’écriture sur la toile ou dans la rue, à main nue ou au pochoir …, et sans doute d’autres explorations viendront.
En ce qui me concerne, l’écriture est dramatique, au sens théâtral, c’est-à-dire parole. Mes jeux de sens s’entendent : ce n’est pas seulement la vue mais aussi l’ouïe et la parole qui s’animent pour évoquer et percevoir du vivant.
Réaliser devant une toile que l’écrit et l’image font corps, c’est comprendre que l’être est fait de langage. Mon travail est d’aller chercher une sorte de langue maternelle et de provoquer de petits soubresauts de l’âme avec des mots. Cette langue maternelle commune à tous est souvent celle du langage inconscient. La singularité de mon écriture dans la peinture c’est qu’elle est parole.
Ma plus grande récompense est lorsque cette parole émeut, met en mouvement et inspire le passage à l’acte.

J. Dor – Les formes représentées paraissent le résultat d’une grande volonté de simplification ; la tentation de l’abstrait est-elle présente ? Peut-on imaginer, des compositions de mots qui ne seraient relayées d’aucun élément figuratif ?

D. Chock – Oui, on peut l’imaginer. C’était le cas dans le premier Carnaval : des mots mis en scène graphiquement : la force d’une césure, la réécriture, l’homophonie, l’homonymie peuvent suffire… Mais il est vrai que j’avais conçu ce premier Carnaval des mots sous forme de cartes postales, autrement dit, de petites paroles à envoyer…
La simplification n’est pas tant la volonté d’abstraction. Elle est le souci de rester centré sur du symbolique et des figures communes et familières : imaginons une scène primitive et comptons les éléments : la lune, le soleil, les étoiles, la forme humaine suffisent. Je rajoute des portes, des fenêtres, des escaliers, des tourbillons, des ailes… On est toujours tenté d’ajouter du figuratif mais j’évite. Je me limite au figures les plus familières.
Mon travail est une résultante, mélange d’abstraction, de symbolisme, de figuratif, de poésie, de dramaturgie, d’onirisme et de calligraphie.

J. Dor – Et dans l’avenir, peut-on imaginer une peinture sans aucune écriture ?

D. Chock – Oui, nous pouvons tout imaginer, l’écriture n’est pas scellée à ma peinture avec violence, elle s’impose à moi aujourd’hui comme inspirée par l’Être. Je ne peux le dissocier du langage qui le constitue, donc de l’écriture qui symbolise ce langage, cette parole. Mais l’inspiration peut changer et pourquoi pas transformer un jour votre peinture ou votre recherche ?

J. Dor – Dans l’enfance, cette faculté à appréhender, à voir les choses différemment, est-elle déjà présente… ou est-ce le résultat d’un apprentissage ?
L’or est-il la mémoire du merveilleux ?

D. Chock – Enfant, du visible m’avait échappé, et combien ! car j’étais myope. J’appris avec le temps à me défaire d’un sentiment d’injustice : non pas celui de voir moins que d’autres, mais celui d’être accusée à tort par les voyants d’avoir vu. J’ai donc grandi avec le souci de comprendre ce qui se cachait dérrière les apparences, mais il fallut canaliser une certaine révolte … C’est ainsi que mes toiles disent qu’une vérité peut en contenir une autre : c’est la pertinence du jeu de sens. De la même façon, j’utilise l’or pour mettre en opposition l’apparence et le profond, l’esbrouffe et le précieux. L’or est la mémoire ambivalente de mon merveilleux. Sur ma palette il est comme une réflexion, et sur la toile de la lumière retrouvée.

J.Dor – On imagine le plus souvent, les artistes coupés du monde, l’atelier comme un lieu de solitude, presque de souffrance, qu’en est-il ?

D. Chock – Ce n’est pas la souffrance qui exige de moi une quelconque production. En ce qui me concerne, j’ai besoin de faire le vide. Lorsque j’ouvre mon atelier, un temps de concentration, de recentrement, de ménage, sont indispensables avant de penser ou d’espérer peindre.
Cet isolement est recherché. Il se rapproche du recueillement, de la méditation, du souci que je ressens en tant qu’artiste de rejoindre l’essentiel. L’atelier est de fait un lieu où je suis solitaire, mais paradoxalement, je n’y éprouve aucune solitude.
Il arrive dans la vie de se sentir seule… L’atelier est là qui vous attend ; y aller ? Ne pas ? La solitude parfois indispensable ne laisse pas toujours place à la création. Quant à la souffrance, c’est une autre question : peindre c’est aller au bout, au-delà de soi, vers une série d’accouchements ultimes, et cela ne peut se faire sans “souffrance”, à minima celle de l’effort.

J.Dor -Sur plusieurs œuvres, on retrouve le thème de la danse. Est-ce la fréquentation du parquet des salles ou un rapport à la danse purement fantasmé ?

D. Chock – (Sourire). Presque purement fantasmé ! Je danse parfois en travaillant, et sur les pistes j’aime la valse et le rock. ! Mais, j’aurais aimé monter sur des pointes et voltiger avec Noureev, me fondre dans une troupe de Pina Bausch, être une tragédienne flamenca de la pure tradition pour résister à Israel Galvan… Des velléités, des fantasmes qui me portent et me font rêver, car c’est seulement ma main qui danse sur la toile et invite ces corps transcendants.
J’ éprouve une très grande joie à être spectatrice de ballets : les danseurs élèvent mon âme, mon pinceau canalise ce “fantasme” et lui donne corps.
La peinture est ce partage du regard.