TARTIE, de l’avatar à la mémoire

– « Tartie, c’est quoi ? C’est qui ? C’est le nom de l’artiste ? Tartie, excusez-moi, mais ça fait penser à Tati, le magasin où ne vont pas les gens qui ont les moyens d’aller ailleurs…
ou bien Tartie, ça fait penser à tarte, les choses tartes, qu’est-ce-que c’est tarte, pas terrible quoi… !»
– Tartie, oui, c’est le nom de l’artiste, enfin c’est la signature de l’artiste ; cette signature, l’artiste l’a empruntée à son propre avatar. Tartie au départ est un avatar, une figurine en pâte à modeler ; en somme, l’histoire d’un avatar devenu artiste, nom d’artiste. L’avatar lui-même est « inspiré » de la célèbre poupée Barbie, la poupée modélisant la femme parfaite, afin que les petites filles, plus tard, sachent à quoi ressembler, sans avoir à se poser de questions. Tartie, symboliserait donc, l’autre versant féminin, une Barbie, mais à l’envers ;Tartie, c’est l’anti-Barbie… Tartie, une délicieuse, au fond, comme une tarte réussie, car une belle part de tarte, savoureuse du fruit à la pâte, sera toujours un véritable chef-d’oeuvre comparé à une Barbie.
Tartie, oui, c’est bien le nom de l’artiste…
Mine de rien, c’est important de raconter la genèse de ce nom d’artiste, parce qu’il contient, déjà, à lui seul, une bonne dose d’idendité quant à l’oeuvre qui va s’inscrire en regard. Car Tartie est une artiste à fort parti pris d’humour et de « rebellions » joyeuses : kyrielles de petites inconvenances iconoclastes qui se moquent des choses trop sérieusement établies : les sciences et les scientifiques sérieux, mais aussi, pourquoi pas, les artistes… Tartie fait penser, dans son genre, à ce mouvement des « entarteurs », elle est elle-même une sorte d’entarteuse, mais artistique et pluridisciplinaire. Une Tartie pourrait très bien, à l’avenir, définir dans Le Petit Larousse l’entarteuse artistique… Ce ne sont pas les personnes qui sont visées, encore que, mais davantage les certitudes de la science, le pouvoir pétrifié de la blouse blanche, du sourcil hautain, du dictat et de la toute puissance des dogmes et des certitudes concoctés en cerveaux de laboratoires…

C’est là que Tartie arrive, car Tartie, est davantage de la famille des Zorro -version Pieds Nickelés, que des Bécassine, version Martine à la plage, davantage de la famille des Louis de Funès, que des Louis Leprince-Ringuet…
Mais Tartie ne se cantonne pas à cette joyeuse « mise en boîte » du scientifique ou du psychanalytique ; il y aussi ses véritables mises en boites. Des boites à poésie, à la manière des lépidoptérophiles et leurs papillons. Là, Tartie associe toutes sortes de papillons : aviateurs débutants du début des ailes dans le dos, lunettes astronomiques, têtes de mort, flacons aux contenus étranges, binocles ayant appartenu, mains sculptées de sa propre main, livres, en veux-tu ? les voilà, un peu de tout, jamais de rien, une sorte d’inventaire à la Prévert ou mieux encore, l’expression d’un dadaïsme spontané et naturel. Des accumulations devenues étrangetées comunicantes et sensibles , objets de jeux, objets de rêves éveillés ; comme si Tartie expérimentait nos capacités d’observation car aucune de ses œuvres ne se donne d’emblée. Leur approche est de l’ordre de la quête amoureuse… il faut aimer y chercher au-delà du premier regard ; il y a tant de détails, de petits trésors à décrypter …

Mais Tartie s’aventure bien au-delà, et mêle à son esprit de libre et poétique laborantine, l’évocation sensible de l’âme humaine : de l’utopie des hommes à la naissance des pères, de la vanité humaine au regard sans fond des aviateurs immobiles, leur regard ou leur espérance ? Aviateurs les yeux plantés dans le ciel, aviateurs terrestres enracinés au sol, mais bel et bien aux commandes de leur imaginaire… celui de l’artiste ? le nôtre ?…
Et puis, et puis, il y a ce petit peuple. Ce petit peuple sur lequel l’artiste se penche avec empathie, avec justesse et sensibilité, avec sa mémoire aussi. Il aurait été plus simple et plus juste d’écrire d’emblée : avec tendresse.
Hommes assis, souvent, c’est la pause, sans doute ? Ils portent des vêtements de travail et casquette ou casque de chantier. Ils semblent tout droit sortis d’une forme de mythologie ouvrière, tout droit sortis de l’usine, toute sirène hurlante ou d’un film des années cinquante. Des ouvriers qui rappellent un Jean Gabin dans La bête humaine ou dans Le jour se lève… Eux, c’est le petit peuple des hommes, des travailleurs. C’est juste avant que le mot « peuple » ne perde de ses couleurs, ne se vide en partie de son sens, de sa saveur, de son humanité, de sa noblesse profonde.
Ces travailleurs, on les reconnait à leur aptitude à dire peu, peu de mots prononcés par eux, comme mis de côté pour des jours sans, des jours chômés. On connait leurs gestes, leur proximité avec les réveils au petit jour, avec les outils, les mêmes que l’artiste a repris depuis, à sa façon et à son compte. Tartie, ouvrière-artiste, mélant passé et présent, travaillant la matière de ses mains, associant à des objets manufacturés et anciens des créations d’aujourd’hui, sculptures ou dessins, embarqués vers de malicieux détournements. Tartie, ouvrière-artiste, apportant sa valeur ajoutée dans une forme de continuité mémorielle, éclairée et éclairante. Détournements, pas toujours, pas le petit peuple, pas ses hommes assis ; eux, ils « dialoguent », ils se concertent du regard, ils se parlent des yeux, ou peut-être, d’un mouvement lent du corps, d’une posture, d’un visage qui regarde ailleurs : car tout semble bon à ces hommes, pour éviter les mots…
L’un d’eux peut tenir un enfant, ou tenter de l’extirper d’une main refermée… Cet enfant est un nouveau-né.
Parfois, l’homme tient déjà l’enfant nouveau-né dans ses mains et le regarde, le regarde, le regarde… D’autres hommes sont réunis autour de lui et de l’enfant : des hommes aux mains calleuses, le cœur aussi. Comme s’ils s’interrogeaient. Comment le prendre dans de telles mains, un tel coeur. Cet enfant, quel présent, quel pépite, quel pierre précieuse ! Mais cette soie de la peau, et cet enduit fragile de la fontanelle pas encore complètement solidifié, ça fait peur. Ils n’ont pas l’habitude des pierres précieuses, encore moins de la soie ; eux fréquentent, d’ordinaire, de plus humbles toiles de sac, de plus humbles pierres , briques, parpaings, blocs de ciment…
Ils semblent sans voix car c’est dans l’absence de la voix que l’espace des questions aime à chercher les réponses. Questionnement / chantier ? Questionnement / chantier.
Là, on comprend que l’artiste nous parle d’une naissance : la naissance du père.

Jacques Dor